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La Guerre d'Irak n'aura pas lieu

by Richard Greeman Monday, Nov. 11, 2002 at 4:36 PM

La guerre semble arriver inévitablement comme la catastrophe dans une tragédie classique. Mais arrivera-t-elle cette fois-ci?



Chronique : « Le Monde est ma patrie »

La Guerre d'Irak n'aura pas lieu

Par Richard Greeman, internationaliste new-yorkais




La Guerre d'Irak semble s'approcher avec une lenteur et une inévitabilité de tragédie grecque. Bush, l'arrogant président non-élu des américains se précipite aveuglement vers la catastrophe tel un antique héros-tyran atteint d'hubris. Buté, il ferme les oreilles aux sages conseils de ses alliés, de trois ex-présidents, de ses généraux, de sa CIA. Il injurie les Cassandres qui veulent le détourner de sa marche folle vers la catastrophe. « Ceux qu'ils veulent détruire les Dieux les rendent d'abord fous. »

La crise est là. Le monde regarde dans le gouffre. On sait qu'une fois la guerre déclarée, le dénouement catastrophique est à peu près prévisible. Destruction des villes irakiennes, massacre aérien de milliers de civils. Sadam-le-mauvais, plus rien à perdre, se venge en lançant son restant d'armes de déstruction massive à l'aveugle. Il en offre aux groupes terroristes ennemis des Occidentaux qui lancent des attaques contre les bases américaines emplantées à travers le monde musulman et contre les centraux atomiques des métropoles. La guerre déborde dans toute la région ; les Israéliens et les Pakistanais, profitant du chaos, se déchaînent. Les peuples irakiens, déçus, se retournent contre leurs « libérateurs ». Les Kurdes demandent l'indépendance, les Turcs interviennent. Les troupes américaines enlisées, démoralisées, attaquées de toutes parts par les Arabes en colère, tirent dans la foule, se font haïr. Les « boys » retournent aux EU en sacs plastic. Le gouvernement de Bush réprime sauvagement les manifestations pour la paix et le retrait des troupes. Les étudiants et les jeunes des ghettos se soulevant, sont déclarés « terroristes. » Les économies et marchés mondiaux, déjà ébranlés, s'écroulent...

Renversements ironiques

Comme c'est simple et bien huilé, la tragédie, avec ses renversements ironiques! Le héros bon se retrouve méchant ; l'assiégeant assiégé, le fort affaibli. L'historien grec Hérodote (c. 500 avant Christ) raconte qu'un grand roi d'Asie Mineur demanda à Solon, le Sage d'Athènes, s'il devait faire la guerre à son rival. Solon répondit : « Roi des Rois, si tu fais la guerre un grand empire tombera. » Encouragé, il fit la guerre et vit chuter son propre Empire.

Nous vivons cette crise dans une atmosphère d'irréelle d'impuissance et de veille de guerre qui rappelle celle des années 1930, quand le grand succès de scène parisien fut une tragédie au titre ironique: « La Guerre de Troie n'aura pas lieu » de Jean Giraudoux, ancien combattant de 1914-1918, homme de paix, humaniste et germaniste, désespéré de constater que malgré les efforts des diplomates, rien ne pouvait arrêter une nouvelle Guerre mondiale.

Mais la guerre d'Irak aura-t-elle lieu ? Je ne le crois pas.

Tout politique est locale

A mon avis, une fois les législatives américaines du 5 novembre 2002 passées, Bush va déchanter. Ces législatives sont cruciales pour l'extrême droite au pouvoir aux Etats-Unis, car il ne lui manque qu'un seul siège au Sénat pour sortir de la cohabitation et imposer son programme répressif et réactionnaire pour longtemps. Or, historiquement le parti au pouvoir perd toujours quelques siéges aux législatives entre deux présidentielles. De plus, le passif des Républicains est lourd : l'économie qui chute, les scandales Enron qui impliquent personnellement Bush et ses ministres, l'incurie du FBI et de la CIA, le Shérif Bush bafoué par Al Quéda qui continue à le narguer après un an de « guerre contre la terreur. » Avec une majorité de Démocrates au Congrès pour les exposer à la critique, c'est la débâcle de la droite aux présidentielles de 2004. Bush n'a qu'une seule carte à jouer, la guerre patriotique.

Au risque de choquer mes lecteurs, je vous confesserai qu'aux Etats-Unis on se fout royalement de l'ONU (on ne paie même pas ses cotisations), des alliés, et de l'opinion mondiale. Chez nous, « toute politique est locale». Comment expliquer autrement les contradictions et confusions de la politique étrangère américaine qui, au lieu de rassurer nos alliés et confondre nos ennemis, fait l'inverse? C'est que Bush et ses ministres disent n'importe quoi pour affoler les électeurs américains. Ils déclarent des « alertes terroristes » tous les quinze jours à propos de rien, en ordonnant aux citoyens de « se tenir vigilants » sans trop dire comment. Pour garder sa majorité Bush doit mobiliser ses alliés de la droite chrétienne fondamentaliste et inculquer une hystérie guerrière et patriotique pour faire taire les démocrates et détourner les électeurs du problème fondamental de l'économie. Voilà pourquoi les chefs démocrates étaient si pressés d'accorder sans discussion à Bush les pleins pouvoirs pour faire la guerre en Irak. Pour eux, il fallait vite passer à l'ordre du jour, au problème économique, leur point fort.





Saddam l'Abominable… et l'Indispensable

Bush et son équipe font tout pour aiguiser et surtout prolonger la crise irakienne à mesure que l'échéance électorale s'approche. Une fois passé le cap du 5 novembre, le Shérif mondial pourra sauver la face en déclarant la victoire sur l'Irak, gagnée par sa seule « détermination » et sans coup férir. L'Abominable et Indispensable Saddam, ancienne « propriété » de la CIA de Papa Bush, pourra se soumettre de nouveau et inviter les Inspecteurs à venir l'humilier jusque dans ses palais, qu'il pourra ainsi garder. Le Secrétaire d'Etat Colin Powell a officiellement déclaré que Saddam pouvait rester au pouvoir, alors que Bush et von Rumsfeld agitent bruyamment l'épouvantail d'un « changement de régime » et d'une longue occupation américaine.

On se rappelle qu'à la fin de la première guerre du Golfe, Papa Bush avait délibérément laissé à Saddam sa Garde Républicaine pour qu'elle réprime les Kurdes, les Chiites du sud, et les dissidents irakiens et afin d'éviter les frais d'une occupation américaine. C'était une sage politique que Fiston ferait bien de suivre. D'ailleurs, depuis le déclin de la Russie rouge, les Etats-Unis sont obligés de se conserver au pouvoir quelques ennemis exemplaires comme Saddam, Fidel Castro, les Ayatollahs, et les Communistes nord-coréens -- pour leur servir d'épouvantails et éventuellement de boucs émissaires. La CIA les met parfois en place (Noriega au Panama, Saddam, Osama bin Laden) pour ensuite leur fait la guerre. De tels ennemis sont comme le Dieu de Voltaire : s'ils n'existaient pas, il faudrait les inventer. Ils servent de prétexte à Washington pour construire les bases pour dominer la planète.

Une tragédie impérialiste inévitable

Je ne doute pas que la tragédie américaine que j'ai esquissée plus haut va tôt ou tard se dénouer en catastrophe mondiale sous une forme ou une autre. Le Moyen orient restera une poudrière, alors que l'impérialisme américain continuera à provoquer le monde musulman. En même temps, la crise mûrit en Amérique latine, clef de voûte de l'empire américain depuis 1823 et plus que jamais foyer de révolte. On n'a pas besoin de Cassandre pour prévoir ces catastrophes, étant donné la prétention du capitalisme états-unien de dominer l'économie mondiale par la force militaire en unique super puissance. Le mécanisme bien huilé de cette tragédie s'appelle l'impérialisme.


Rappelons en passant que l'impérialisme – américain, français ou autre -- n'est pas une politique qui pourrait être remplacée par une autre. C'est un facteur structural de l'économie mondiale. Ne nous faisons pas d'illusions. Un capitalisme n végétarien. L'impérialisme correspond au stade actuel du capitalisme, qui depuis 1914 va de crise en guerre de guerre en crise en passant par le totalitarisme. C'est le stade où le capital financier domine et où les marchés surchauffés sont surévalués. C'est la fuite en avant du capitalisme en crise qui pille chez les autres afin de se rentabiliser chez lui. Il atteint son apogée logique quand un seul impérialisme prétend tout dominer. Cette crise sur l'Irak aura servi à habituer le monde à l'idée de la domination unilatérale américaine. Autre victoire que Bush aura gagnée sans coup férir.

La part du lion

La « mondialisation » actuelle n'a rien de nouveau, sauf la rapidité des communications. Autrement, c'est plutôt un retour à l'époque de la ruée vers les colonies en Afrique et Asie (1880-1914). La Guerre froide avait bloqué cette ruée pendant toute une époque. Mais la chute de l'empire russe a ouvert non seulement l'ancien deuxième monde mais aussi le tiers monde à la pénétration du capital multinational à la recherche de super-profits pour pallier à sa crise. L'impérialisme américain, le plus musclé, prétend prendre la part du lion à ce festin.

Tragédie de la démocratie américaine

La doctrine de Bush (qui reprend celle de Clinton) donne le droit au Président américain de faire une guerre préventive contre tout pays qu'il soupçonne de pouvoir ou vouloir l'attaquer ou simplement de se soustraire à sa tutelle. Cette doctrine de l'Exécutif tout puissant correspond aux besoins actuels de l'impérialisme américain. Mais elle détruit le principe fondamental de la République américaine de l'équilibre des trois pouvoirs (législatif, judiciaire, exécutif). Déjà Bush avait pris le pouvoir par une décision abusive d'une Cour suprême asservie à la droite. Là, il usurpe le pouvoir de faire la guerre, que la Constitution donne au seul Congrès. Encore, prétend-il enlever les droits fondamentaux aux citoyens contestataires en les désignant comme « combattants ennemis ». Bush voudra assassiner la démocratie américaine pour la « sauver. »

Mais tout n'est pas dit. Malgré l'atmosphère d'hystérie et d'intimidation imposée par Bush et les médias américains apprivoisés, deux cents mille américains ont manifesté leur opposition à Washington le 26 octobre dernier en faisant une chaîne humaine autour de la Maison blanche. Le mot d'ordre est le même qu'au moment de la première guerre d'Irak : « Pas de Sang pour le Pétrole. » Plus la crise se prolonge, plus les Américains posent des questions. On n'a pas oublié l'économie ni les scandales Enron. Si la Guerre d'Irak n'a pas lieu, ils auront le temps de réfléchir et de s'organiser. Si Bush parle fort, c'est pour cacher sa faiblesse. Qui vivra, verra.

Contact : <rgreeman@laposte.net>




Good article

by Herman Bear Monday, Nov. 11, 2002 at 8:43 PM

Wonderful work