arch/ive/ief (2000 - 2005)

Black Bloc, au singulier ou au pluriel... mais de quoi s'agit-il donc ? [#1/2]
by darkVeggy Monday September 11, 2000 at 05:03 PM
darkveggy@free.fr

Brève présentation, démystification et analyse du phénomène Black Bloc et de son intérêt politique. Première partie du texte.

Cela fait désormais quelques mois qu'on entend parler de "Black Bloc(s)", principalement dans les milieux d'extrême gauche. Cependant, que ce soit du côté des militant-e-s anticapitalistes comme dans le reste du monde, le "Black Bloc" effraie et fascine, déchaîne bien souvent des haines assez farouches ou au contraire des tonnerres d'applaudissements, sans que grand monde sache forcément de quoi il en retourne réellement. L'aura de mystère qui entoure le phénomène contribue à en faire une légende et à alimenter bien des fantasmes quant à son existence, sa raison d'être, les motifs comme la nature de ses actions.
Parce que le sujet vaut mieux que les approximations douteuses auquel il est souvent résumé, et que l'actualité nous donne de plus en plus d'occasions d'en entendre parler et donc de nous en préoccuper, ce texte a pour but d'expliquer de manière synthétique (mais cependant non exhaustive) les "qui ?", "quoi ?", "pourquoi ?", "comment ?" concernant le Black Bloc, et de proposer une analyse positive (ne le cachons pas !) de l'intérêt politique qu'il représente, de manière, peut-être, à susciter des réactions et débats à ce sujet !


Le(s) Black Bloc(s), c'est quoi ?

Un Black Bloc, c'est un ensemble d'individus ou de groupes affinitaires, qui se regroupent de manière spontanée ou organisée à un moment donné, à l'occasion de manifestations ou actions politiques. Ce n'est ni une organisation ni un réseau centralisé d'une quelconque manière. On ne peut donc pas vraiment parler "du" Black Bloc, mais "d'un" Black Bloc parmi d'autres, la composition de ces groupes changeant et fluctuant au gré de leurs apparitions (1). Ce qui caractérise un Black Bloc, c'est d'abord le fait que les individus et groupes le composant se définissent majoritairement (2) comme anarchistes et proposent une perspective libertaire sur le(s) thème(s) de la manifestation ou action en question. Ce qui rend cependant le Black Bloc "visible" et singulier, c'est le fait que ses participant-e-s sont généralement vêtu-e-s de noir et portent un masque, un foulard ou une cagoule. Rassemblé-e-s, ces différentes personnes forment ainsi un "bloc noir".
Désignés comme tels, les Black Blocs sont apparus aux Etats-Unis dans le cadre des manifs contre la guerre du Golfe en 1991. C'est plus précisément le 30 Novembre 1999 à Seattle, lors des actions de résistance au congrès de l'OMC (Organisation Mondiale du Commerce), que des Black Blocs se sont particulièrement illustrés, et ont largement attiré l'attention des médias comme d'une partie des manifestant-e-s. Cependant, le Black Bloc n'est pas un phénomène nouveau. Il est directement inspiré des mouvements d'ultra-gauche européens, comme le mouvement autonome allemand des années 1980, dont les acteurs et actrices s'habillaient en noir, étaient masqué-e-s, combattaient la police dans la rue et proposaient une critique et une pratique radicales, en rupture avec les modes de protestation traditionnels.

Par ailleurs, le Black Bloc n'est pas "le" mouvement anarchiste, qui existe sous de multiples autres formes très diversifiées. Le Black Bloc n'en est qu'une des formes ; c'est un mode d'organisation et d'action parmi d'autres.

Un Black Bloc, pourquoi ?

Il existe tout un tas de raisons pour lesquelles des anarchistes constituent des Black Blocs lors des manifs. En voici quelques-unes :

- la solidarité : un grand nombre d'anarchistes peut simultanément faire face à la répression policière et met ainsi en oeuvre le principe de solidarité ouvrière. Par ailleurs, l'organisation horizontale en groupes affinitaires du Black Bloc prouve par les faits qu'il est possible de s'organiser de manière efficace, sans chefs ni hiérarchie, et que l'entraide et la coordination de différents groupes autour de buts communs est également fructueuse.

- la visibilité : se regrouper de la sorte permet de montrer en quoi l'anarchisme représente une force politique importante, souvent ignorée et méconnue. C'est l'occasion de promouvoir des perspectives anarchistes sur les problèmes politiques soulevés lors des manifs/actions.

- les possibilités : évoluer en groupes permet de réaliser des actions parfois illégales et qu'il serait dangereux de faire de manière isolée. De plus, l'anonymat du Black Bloc rend plus difficiles les arrestations. Certains types d'actions pratiqués (destruction de la propriété privée, etc.) peuvent également ouvrir des perspectives de radicalisation politique (voir plus bas).

Black Bloc : où, quand, comment ?

Les premières manifestations significatives de Black Blocs organisés autour de buts précis eurent lieu à Seattle, fin-novembre / début-décembre 1999, à l'occasion du Congrès de l'Organisation Mondiale du Commerce. D'énormes manifestations et actions eurent lieu, rassemblant une large palette de groupes, collectifs et revendications politiques, allant du contrôle citoyen de l'OMC (par les partisan-ne-s d'un "capitalisme à visage humain") à la destruction des structures oppressives de l'OMC comme du pouvoir en général (par les partisan-ne-s d'une révolution totale de la société). Cette dernière tendance était animée par les anarchistes, qui, très nombreux et nombreuses, se sont impliqué-e-s dans un vaste éventail d'activités (médias alternatifs, action directe non-violente, manif festive, ouverture d'un squat, etc.). Les manifestations et actions furent cependant vite caractérisées par une répression policière incroyable. Environ 200 personnes constituant des Black Blocs ont entreprit de s'attaquer à la propriété privée des multinationales jonchant le parcours de la manif. Des vitrines de banques, de magasins Nike, de cafés et commerces bourgeois furent brisées, et certains magasins pillés, causant environ 7 millions de dollars de dommages aux multinationales en question. Des slogans furent également peints sur les murs de la ville, et le mobilier urbain (poubelles, panneaux) fut transformé tantôt en outil de destruction de vitrine, tantôt en barricade ou encore en feu de joie selon le cas. Pendant plusieurs heures, certaines parties de la ville furent ainsi libérées des présences agressives de la police comme des multinationales et constituèrent des "zones autonomes temporaires" (3). Les critiques ne manquèrent pas, et le "débat" sur le Black Bloc commença...

Les 16 & 17 Avril 2000, à Washington D.C., se tenait une réunion du FMI (Fonds Monétaire International) et de la Banque Mondiale. Une mobilisation également très forte eut lieu, rassemblant toutes les composantes de l'opposition à la mondialisation et/ou au capitalisme. Un Black Bloc (Revolutionary Anti-Capitalist Bloc – RACB) d'environ 1000 personnes y fut très présent, optant cependant pour une tactique résolument différente de celle mise en pratique à Seattle. Le Black Bloc concentra tous ses efforts sur la police, parvenant à faire reculer les lignes de police à plusieurs reprises, à forcer les barrages policiers, à libérer des personnes arrêtées, à entraîner la police "au delà de son propre périmètre pour l'affaiblir", à défendre les militant-e-s pratiquant la désobéissance civile contre les agressions policières et à leur permettre d'aller plus loin. A cette occasion, le Black Bloc fut manifestement une force incroyable qui permit à l'ensemble de la manifestation d'aller de l'avant.

Des Black Blocs étaient également présents lors des conventions républicaine et démocrate, bien que leur action y ait été moins importante qu'à Seattle ou Washington :

A l'occasion de la Convention du Parti Républicain à Philadelphie (RNC - Republican National Convention) les 1 & 2 Août 2000, le Black Bloc (Anti-Statist Black Bloc – ASBB) pris activement part aux manifestations et publia ensuite un communiqué explicitant leurs attaques contre la propriété privée et le matériel de la police commises pendant les manifestations. A noter qu'un Clown Bloc fut également de la partie, parodiant le monde politique institutionnel à travers une pratique subversive du théâtre de rue, réprimée par la police.

Du 14 au 17 Août 2000, la Convention du Parti Démocrate à Los Angeles (DNC - Democratic National Convention) fut également le siège de manifs et actions diverses. La police dispersa violemment un concert en plein air de Rage Against The Machine à côté du centre ou avait lieu la convention. Des membres du Black Bloc furent tout particulièrement victimes de la brutalité policière (l'un d'eux fut bombardé de balles en caoutchouc et de gaz au poivre alors qu'il agitait un drapeau noir au dessus d'un grillage), et répondirent en repoussant les flics à coups de projectiles divers.

Ce qu'apportent les Black Blocs

"Comme à Seattle, les Black Blocs ont apporté aux actions de l'énergie tactique, de la créativité et du courage, mais ont de plus manifesté une grande volonté de respecter les désirs des autres participants et n'ont cessé de défendre activement les personnes les moins préparées."
Michael Albert, dans Znet Commentary, "Assessing A16", Avril 2000.

Il est facile de résumer le "phénomène" Black Bloc à quelques pratiques qui semblent d'autant plus ridicules et insuffisantes qu'elles sont souvent caricaturées. Les actions des Black Blocs ne se limitent pas à une "casse" systématique et sans objet. A y regarder de plus près, il semble au contraire que le Black Bloc, comme mode d'organisation et d'action politique, trouve ses fondements dans une analyse critique du militantisme d'extrême gauche, et peut beaucoup lui apporter.

L'action des Black Blocs s'inscrit en effet dans un dépassement des modes de protestation politique traditionnels caractérisés par le lobbying et le réformisme. Les Black Blocs pratiquent une désobéissance civile active et l'action directe, sortant ainsi la politique du jeu virtuel parfaitement huilé dans lequel elle reste trop souvent enfermée (quand la contestation du système devient un élément parmi d'autres sur l'échiquier politique, prévisible et intégré dans les calculs politiciens). Les Black Blocs ré-insèrent l'action au sein de la protestation et permettent ainsi une prise directe sur des éléments du système qu'ils rejettent. Concrètement, les Black Blocs ne se contentent pas des simples défilés contestataires, certes importants par leur charge symbolique mais inaptes à véritablement ébranler l'ordre des choses. L'action des Black Blocs contribue à réaliser la politique au lieu de seulement la dire. En ce sens, l'action politique, de passive et/ou symbolique devient active voire offensive. C'est notamment ce qu'affirme le communiqué d'un Black Bloc de Seattle, qui refuse "d'être désigné comme une simple force de réaction" qui dépendrait ainsi uniquement des manifestations et caprices du pouvoir.
Les Black Blocs se déclarent donc bel et bien en faveur de l'action offensive contre les structures du pouvoir, prenant au mot le fameux slogan "le capitalisme ne s'écroulera pas du tout seul. Aidons-le !". Cela se caractérise par nombre d'actions controversées, tout particulièrement les dommages causés à la propriété privée des multinationales et autres entreprises.

La "violence contre la propriété"

"Dans un système fondé sur la recherche du profit, notre action est la plus efficace quand nous nous attaquons au porte-monaie des oppresseurs. La dégradation de la propriété, comme moyen stratégique d'action directe, est une méthode efficace pour remplir cet objectif. Ce n'est pas juste une théorie... c'est un fait."
Communiqué de l'Anti-Statist Black Bloc, Philadelphie, 9 août 2000.

S'attaquer à la propriété des entreprises, c'est tout d'abord rompre avec les classiques manifs-défilés dont "le pouvoir" s'accomode parfaitement. C'est franchir un pas, et s'attaquer frontalement aux multinationales et autres usines à fric sur un terrain qui les affecte directement, celui des intérêts économiques. Causer des dommages matériels qui se chiffrent en dollars, c'est signifier clairement à des gens qui ne parlent que le langage de l'argent qu'ils ne sont pas intouchables, c'est saboter un centième de leurs profits et leur rendre un millième de la violence que leurs activités génèrent.

S'attaquer à la propriété, c'est certes s'attaquer (symboliquement) au porte-monnaie des propriétaires, mais c'est aussi et surtout s'attaquer à leur image. Par des actions ciblées accompagnées de communiqués explicatifs, les Black Blocs à l'oeuvre à Seattle ont dans une certaine mesure réussi à imposer une interprétation politique de leurs actes de destruction, amenant ainsi sur la scène publique des questions relatives aux activités et pratiques des entreprises visées. Même des médias institutionnels n'ont pu si aisément balayer le sujet en attribuant les actes de vandalisme à des "casseurs", et ont du reconnaître un caractère politique à certaines actions (aucun miracle cependant, les médias institutionnels restent ce qu'ils sont -- au service du pouvoir, bien entendu). En somme, il est possible d'attirer l'attention sur les exactions des entreprises et même sur la "nature" du commerce en pratiquant de telles actions directes de sabotage.

Si ces actions permettent d'affecter l'image des compagnies ciblées, elle permettent aussi d'en détourner le sens, en changeant la valeur accordée aux divers bibelots et symboles du capitalisme. Par leurs communiqués, les Black Blocs légitiment et positivent leurs actions.
Une vitrine brisée devient un autre endroit libéré de tous ces symboles agressifs témoignant de l'omniprésence arrogante du capitalisme et des diverses oppressions qu'il entretient ou génère.
Un magasin pillé, c'est un ensemble de gens qui prennent ce dont ils on besoin là cela se trouve, en court-circuitant le processus marchand, en niant la valeur marchande des objets pour leur reconnaître une valeur utilitaire. C'est l'affirmation de la gratuité contre le commerce, du vol comme mode de protestation politique et moyen de vivre décemment dans un monde ou rien n'est accessible sans argent, pas même la satisfaction de ses besoins vitaux.
Un mur tagué est vu comme un petit espace urbain ré-approprié, comme brèche dans la ville uniforme, blanche et immaculée. C'est une attaque contre les surfaces grises, mornes et asceptisées. Une façade devient alors un lieu d'expression vivant et coloré, donnant la parole à ceux et celles qui en sont d'ordinaire dépourvu-e-s. L'impact visuel d'un slogan écrit sur un mur à la bombe rivalise avec celui du panneau publicitaire, de l'affiche officielle ou du spot télé qui s'imposent comme uniques modes d'information et d'expression. Il court-circuite également le processus "normal" d'expression, réservé à ceux et celles qui peuvent se l'offrir -- par leur place sociale comme par leur absence de remise en cause des fondements d'un système aliénant.

Ces différents procédés, simples de réalisation, sont la manifestation d'un pouvoir émanant de la base, d'un pouvoir qui ne passe pas par les structures officielles pour s'exprimer, mais qui choisit une voix dissidente et par là même plus directe. Ces moyens simples, directs et à la portée de tou-te-s sont donc logiquement plus à même de toucher les milieux les plus défavorisés, les milieux les plus frappés par l'exclusion, ceux et celles que la politique a toujours délaissé et qui ont fini par délaisser la politiqte. En agissant concrètement sur les objets de leurs révoltes, les Black Blocs sont plus que quiconque à même de sensibiliser ces exclu-e-s qui en soupent quotidiennement, qui en ont marre et sont cependant souvent condamné-e-s à la résignation. L'exemple de Seattle est flagrant à ce sujet : alors que l'ensemble du mouvement de lutte contre l'OMC déplorait la faible participation de gens de couleurs et/ou des classes sociales les plus "basses" aux événements, les initiatives des Black Blocs ont attiré (et sont presque les seules à l'avoir fait) nombre de jeunes des quartiers noirs et pauvres.
Si les Black Blocs peuvent effrayer et déclencher l'hostilité de certain-e-s, ils peuvent également rendre la politique et sa réalisation plus accessibles, et agir en facteur politisant et dynamisant dans la lutte contre le capitalisme.

Ces moments d'action contribuent à la création momentanée de situations où tout semble possible, où l'ordre bascule, où la ville semble réappropriée, "libérée" en certains points. Ces "zones autonomes temporaires" sont très importantes : il s'agit de tout un travail sur l'atmosphère, sur les possibilités que cela laisse entrevoir aux gens -- le fait qu'autre chose est possible, que la merde quotidienne n'est pas une fatalité. Ces instants grisants – où tout un monde semble s'écrouler – sont certes en décalage avec la réalité, qui rappelle en général vite à l'ordre, mais sont bénéfiques et indispensables. Ce sont des coups de pouce qui dynamisent, donnent cette impression que "rien ne sera plus comme avant", et peuvent être catalyseurs d'énergies, points de départ d'initiatives, de créations et d'action. Sur les murs de Seattle, on pouvait lire "we are winning !" ("nous sommes en train de gagner !"). Pour beaucoup, il semble que cela n'ait pas été complètement faux. L'expérience de Seattle et du Black Bloc en particulier a considérablement poussé vers l'avant le mouvement anarchiste nord-américain. Il n'y a qu'à voir la multiplication des actions et du nombre de participant-e-s pour s'en rendre compte...

Cependant, l'intérêt des Black Blocs ne se résume pas à ces quelques exemples. Leurs modes d'organisations et structures ainsi que leur évolution au fil des manifestations expliquent pour beaucoup ces succès et réussites.

Organisation horizontale, fluidité et évolutivité

"la police n'aime pas la guérilla urbaine qui s'accorde mal à ses tactiques militaires : elle veut des situations lentes, monolithiques, immobiles et prévisibles, pour pouvoir déployer sa force de contrôle pachydermique et son ordre hiérarchique planifié."
dans Je sais tout, Genève, 3 juin 000.

Ce qui caractérise l'organisation des Black Blocs, c'est sa forme horizontale, non-hiérarchique, propre à éviter les lourdeurs d'une gestion centralisée. Il n'y a pas de chef ni de véritable plan d'ensemble, mais des individus qui constituent de petits groupes affinitaires indépendants les uns des autres. Ce mode de fonctionnement permet une relative autonomie, au lieu d'une organisation globale souvent étouffante (et plus propice à l'expression de rapports de pouvoir).
L'organisation en groupes affinitaires permet des prises de décisions bien plus rapides et égalitaires (les groupes sont constitués d'un faible nombre de personnes qui se connaissent), et facilitent ainsi les changements et évolutions instantanées, si déroutant-e-s pour la police. Car si les groupes affinitaires permettent une gestion plus fluide de l'action, ils sont aussi très intéressants tactiquement pour faire face à la répression policière. Une masse de gens interdépendants est plus facilement contrôlable par la police qu'un ensemble de gens organisés en petits groupes autonomes mobiles, susceptibles de prendre des décisions rapides et de surprendre. Malgré ses stratégies de contrôle des manifestations, la police peut se trouver complètement désarmée face à une multitude de groupes qui agissent simultanément. Au lieu de faire face à une organisation rigide que les gens suivent (exemple type : la "tête d'une manif" mène le reste du cortège), elle doit affronter plusieurs groupes qui agissent de manière indépendante et simultanée.
Pour le ou la manifestant-e, il s'agit alors de devenir actrice ou acteur de ses mouvements en s'organisant plutôt que de suivre maladroitement ou aveuglément et être pris-e au piège.

Une autre caractéristique des Black Blocs est l'évolution de leurs stratégies. A Washington, leur présence était impressionnante. Alors que tout le monde attendait des Black Blocs qu'ils s'attaquent à la propriété, ils ont au contraire porté tous leurs efforts sur les moyens de résister à la police et de l'affaiblir pour permettre à l'ensemble de manifestation de gagner du terrain. Cette évolution est significative. Elle prouve que sans organisation centralisée et hiérarchisée, les Black Blocs sont capables de prises de décisions collectives à grande échelle, sans compromettre l'autonomie et l'indépendance des groupes affinitaires les constituant. De plus, une telle décision suppose un recul et un regard critiques vis à vis des actions précédentes, des facultés d'autocritique et de prise de décision tactiques importantes, qui ont jusqu'ici fait défaut à beaucoup d'autres composantes du mouvement anticapitaliste. Le DAN (Direct Action Network – réseau de désobéissance civile non-violente très actif lors des manifestations contre la mondialisation) a par exemple appliqué les mêmes techniques à Washington qu'à Seattle, ce à quoi la police était largement rodée et préparée. En prévoyant cette situation, le Black Bloc montre qu'il est non seulement capable d'anticiper et d'agir en conséquence, mais qu'il ne s'arrête pas à un moyen d'action en particulier, que la destruction de la propriété n'est pas une fin en soi, mais un moyen parmi d'autres, propice à certains moments mais pouvant laisser place à d'autres techniques parfois plus appropriées à la situation donnée. Cette "maturité politique" fait du Black Bloc une réelle force qui a su dépasser une impasse dans laquelle nombre de groupes militants plus anciens restent bloqués.

Vers un égalitarisme ?

"Nous nous devons de critiquer nos privilèges de blancs et d'hommes ainsi que l'autorité illégitime à l'extérieur comme à l'intérieur de notre "mouvement", et ne pas le considérer tel qu'il est comme un outil libérateur (ce qu'il n'est pas !)"
un anarchiste anonyme du Black Bloc

Bien qu'il soit difficile de parler de ligne politique en ce qui concerne les Black Blocs (leur particularité étant de ne pas se reconnaître comme groupe défini), les différents communiqués rendus publics se recoupent sur plusieurs points et les nombreux débats ayant animé la scène militante américaine (notamment sur Internet, cf http://www.indymedia.org) ont donné lieu à des précisions et explications politiques de la part de divers-es participant-e-s aux Black Blocs. A défaut de pouvoir rendre compte des Black Blocs dans leur totalité, ces différents débats permettent cependant d'esquisser des pensées communes à leur participant-e-s. Il en ressort diverses préoccupations liées aux rapports de domination, qu'il s'agisse de discrimination selon l'appartenance à un sexe, une classe sociale, une couleur de peau ou une catégorie d'âge (et aussi, pour certain-e-s, selon l'appartenance à une espèce). Certain-e-s membres des Black Blocs manifestent explicitement cette volonté d'égalitarisme, qui semble intégrer les critiques féministes, anti-classistes, anti-racistes, anti-âgistes voire antispécistes. Au vu des difficultés que rencontrent ces idées, y compris dans les milieux d'extrême gauche (qui bien souvent considèrent certains de ces questionnements comme secondaires ou les rejettent tout simplement car trop dérangeants), il apparaît particulièrement important de les mettre en avant et de travailler activement à leur mise en pratique. Qu'en est-il réellement des Black Blocs ? Le collectif ACME, par exemple, manifeste dans son communiqué une conscience de ces discriminations, et dans les rues, une volonté d'agir concrètement en conséquence (par exemple, la mixité femmes/hommes du collectif).
A défaut de certitudes cependant, il semble plus prudent de considérer les Black Blocs ou certains de leurs éléments comme potentiels vecteurs d'une conscience politique réellement approfondie et intéressante plutôt que de considérer comme acquis leur travail contre toutes les dominations (ce qui est assurément loin d'être le cas et reviendrait encore une fois à mythifier le phénomène).
Quoi qu'il en soit, on peut d'ores et déjà affirmer que la démarche de certains groupes d'amener ces divers questionnements égalitaristes sur le terrain de l'action directe et de les intégrer aux formes de lutte confrontationnelles des Black Blocs est pour le moins intéressant et encourageant !

SUITE ET FIN DU TEXTE DANS LE MESSAGE SUIVANT !

Notes :
1 – Dans la suite du texte, il est parfois question du Black Bloc (le Black Bloc), comme phénomène ou mode de protestation.
2 – Il arrive que des individus se disant communistes, socialistes, etc. participent aux Black Blocs.
3 – La "Zone Autonome Temporaire" (en anglais TAZ, pour Temporary Autonomous Zone) est un concept inventé par le philosophe américain Hakim Bey. Lire TAZ - Zone Autonome Temporaire (Editions de l'éclat, 1997).