Bruxelles Week-end tout-libéral Le sommet des patrons européens fait pression sur la Commission. Par HERVÉ NATHAN Le lundi 12 juin 2000 Retour Quotidien - Accueil Les autres jours Lundi - Mardi - Mercredi Jeudi - Vendredi - Samedi «La Commission se montre un peu trop proche du business.» Emilio Gabaglio, secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats Bruxelles envoyé spécial n connaissait depuis longtemps le World Economic Forum, qui réunit chaque année en janvier à Davos, dans les Alpes suisses, le gratin des maîtres du monde du moment. Il faudra désormais surveiller de près son petit frère, l\'European Business Summit (EBS, Sommet européen des affaires) dont la première édition s\'est tenue ce week-end à Bruxelles. Il est organisé sous l\'égide du patronat belge (la FEB) et du «Medef européen» qui répond au nom très fédératif d\'Unice (Union des confédérations d\'industrie et du patronat européen). «L\'internationale pâtissière». Pour son coup d\'essai, l\'EBS a fait très fort. Comme à Davos, les ateliers ont été entrecoupés d\'animations très bruxelloises : dîner avec la famille royale de Belgique dans un palais lui aussi royal, loge au stade du Roi-Baudouin pour l\'ouverture de l\'Euro 2 000, et pour finir, partie de golf. Un programme très business to business. Même le service d\'ordre était à la hauteur d\'un mini-Seattle : chevaux de frise, canons à eau et gendarmes en armes cernaient l\'hôtel Sheraton, attendant de pied ferme quelques centaines de manifestants très pacifiques. Soixante-neuf membres de «l\'internationale pâtissière» (les «entartreurs» belges) furent même rudement embarqués pour la nuit au poste. Bain idéologique. Bien à l\'abri, donc, les membres de l\'EBS purent se livrer à un de leurs exercices favoris : le bain idéologique. Le but avoué de l\'EBS, selon le président de la FEB, Guy de Vaucleroy, était bien de «constituer une plate-forme commune entre chefs d\'entreprise et dirigeants politiques». En fait de politiques, outre le Premier ministre belge et le prince héritier Philippe de Belgique, c\'était la Commission européenne qui était ciblée par l\'Unice. Onze commissaires, plus de la moitié de l\'effectif, étaient présents, dont le président Romano Prodi. On a du mal à retrouver un tel déploiement en dehors des sommets européens eux-mêmes. C\'est dire l\'importance que l\'exécutif européen attache à ses relations avec le monde patronal. «Nous représentons seize millions d\'entreprises, se défend Georges Jacobs, le président de l\'Unice. Une dizaine de commissaires ne sont donc pas de trop aujourd\'hui. Il n\'y a pas pour autant concussion.» Sans aller jusque-là, les commissaires européens ont donc participé, au milieu d\'un millier de chefs d\'entreprise, à une douzaine d\'ateliers tels que «le commerce électronique, l\'innovation et les nouveaux marchés», «biotechnologies : construire l\'acceptation des consommateurs», «accroître la flexibilité du marché du travail» ou encore : «simplifier les processus réglementaires et la fiscalité». Du lobbying à grande échelle. Rêve et innovation. Et c\'est d\'ailleurs un étonnant Steve Ballmer, patron de Microsoft, qui fut chargé de donner le ton des échanges : «Le rêve est le moteur de l\'innovation, s\'est-t-il exclamé, et lorsque vous ne rêvez plus, il n\'y a plus d\'innovation. Cela fait vingt-cinq ans que nous rêvons en permanence de ce que pourrait être l\'ordinateur personnel, ce moteur incroyable de la créativité.» Pas plus gêné que ça par le récent jugement condamnant Microsoft à être scindé en deux, Steve Ballmer n\'a pas hésité à demander l\'aide des Etats. A eux de définir une «réglementation électronique qui fixerait le cadre fiscal et de protection de la vie privée» dont ont besoin les entreprises. Car «il faut pouvoir rêver... en toute sécurité», a-t-il rappelé. Entreprises «premiums». Ce n\'était qu\'un début. Pendant deux jours, les chefs d\'entreprise ont plaidé pour que l\'espace électronique soit le moins encadré possible. «Un peu de chaos est bon pour l\'innovation», déclarait ainsi Michel Tilmant, de la banque néerlandaise ING, avant d\'expliciter le fond de sa pensée : «Nous voulons avoir accès à tous les consommateurs et que tous les consommateurs aient accès à nous.» C\'est que l\'enjeu est d\'importance : Lorenzo C. LaMadrid, du cabinet américain Arthur D. Little, définit l\'innovation comme «le plus grand réservoir de share holder value (création de valeur pour l\'actionnaire, ndlr)». L\'homme montre ses graphiques : «Regardez, ce sont les entreprises les plus innovatrices qui accaparent le plus de création de valeurs.» Ces entreprises «premiums» ont pour nom Bayer, Roche, Pfizzer... Quête de liberté. Le moins de régulation possible, c\'est ce qu\'étaient venus demander les chefs d\'entreprise aux membres de la Commission. «Regardez Nokia, Ericsson, c\'est parce que leurs marchés ont été libéralisés qu\'ils sont maintenant les premiers dans la téléphonie mobile», s\'exclame un chef d\'entreprise. Un autre s\'exprimant en sabir bruxellois : «La dérégulation est un incitant essentiel de l\'innovation.» Du côté de la Commission, on semblait sur la même longueur d\'onde. D\'entrée le commissaire européen chargé des Entreprises et de la Société de l\'information, Erkki Liikanen, appelait «l\'Europe à construire une nouvelle culture d\'entreprise», à l\'heure où «les technologies de l\'information ouvrent des perspectives considérables». En concluant les travaux de l\'EBS, Romano Prodi amenait du baume au cour de ces patrons en quête de liberté : «La loi est la loi, s\'exclame le président de la Commission. Mais dans les moments de changements, il faut éviter la bureaucratie et les réglementations trop précises... Se rendre devant les tribunaux pour résoudre les conflits, c\'est trop long et trop cher. La Commission et les entreprises devront développer des instruments alternatifs», basés sur l\'«autoréglementation responsable.» A suivre Romano Prodi, les «codes de bonne conduite» des entreprises, qui sont des engagements volontaires, devraient régir à l\'avenir les relations des entreprises avec les consommateurs ou encore avec les salariés. Ceux-ci étaient représentés par Emilio Gabaglio, le secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats. Il ne cachait pas son amertume : «La Commission se montre un peu trop proche du business.» Dehors, de l\'autre côté des barbelés, Serge Cols, d\'Attac Bruxelles, dénonce «ces technocrates qui élaborent le droit à la place des Etats, sous l\'attention vigilante des multinationales». Autour de lui, les quelque trois cents manifestants parlent de démocratie. Un concept absent de l\'European Business Summit. Peut-être l\'année prochaine ?.