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Une petite introduction à "l'après-développement" (en vue d'un débat prochain)
by Laurent Jacob Sunday November 30, 2003 at 07:14 PM
sci@scibelgium.be 02/649.07.38 35 rue Van Elewijck - 1050 Bruxelles

Le Vendredi du SCI (rencontre-repas organisé à Bruxelles chaque mois par l'ONG Service Civil International) ce 19 décembre aura pour thème : "Relations Nord-Sud : défaire le développement, refaire le monde". Le groupe Nord-Sud du SCI y a invité Bernadette de Villartay, membre de l'association française "La Ligne d'horizon - les Amis de François Partant", et Emilie Hennot, participante à un groupe d'achats communs (GAC) de produits alimentaires. L'une et l'autre nous présenteront leur travail de déconstruction de la notion de "développement" et de ses versions plus récentes (le "développement durable", "soutenable", "endogène"...) : D'où provient ce concept ? Quelles sont les conséquences de sa popularité, à la fois pour nos options de vie individuelles et sur le plan des pratiques associatives ? Pourquoi est-il aujourd'hui de plus en plus question d'"après-développement" ou de "décroissance soutenable" ? Et, face aux impasses du développement, quelles alternatives faire vivre ou soutenir ? Le texte ci-dessous propose quelques éléments de réflexion susceptibles d’illustrer la rencontre du 19 décembre. Précisons qu’il ne provient pas des oratrices.

Une petite introduct...
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“ Développement ”. Depuis 60 ans, ce mot a mis en mouvement des dizaines de milliers de femmes et d’hommes dans une démarche de rencontre d’autres cultures et d’assistance envers les pays les moins “ avancés ”. Au Nord, comme on dit, il a mobilisé des rêves, des énergies, des finances aussi, entre autres à travers les programmes gouvernementaux de coopération ou par l’appel aux dons de particulier-e-s sensibilisé-e-s.

Mais aujourd’hui, en écho aux questionnements de “ pionniers ” comme Ivan Illich (1) ou François Partant, la
réalité de ce que ce développement a produit fait voler en éclats les aspirations humanistes qui animaient souvent ses défen-seurs/euses.

Schématiquement, la mise en œuvre des projets de développement, qu’ils soient dits “ durables ” ou non, est
presque immanquablement synonyme d’arrachage des populations “ aidées ” à leurs dieux, à leur terre, à leurs
relations sociales, à leurs savoirs coutumiers et à leurs capacités d’autosuffisance. Deux logiques rentrent ici en action.

Première logique : une réduction de ce développement à la croissance économique, à partir d’une vision selon laquelle les échanges économiques, spécialement les échanges marchands et le recours à la monnaie, sont une condition nécessaire ou simplement souhaitable pour l’amélioration du bien-être d’une société. Plus basiquement, cette approche considère souvent que des notions comme le revenu monétaire par habitant ou le Produit National Brut (PNB)(2) fournissent un reflet, même imparfait, de la prospérité d'une population, et que plus une communauté sera capable de vendre ses productions à un prix lui permettant de vivre décemment, mieux elle résistera aux méfaits d'une mondialisation économique débridée.

C'est cette interprétation du développement que des démarches comme le commerce équitable ou les systèmes de micro-crédit véhiculent généralement.

Sans rentrer de plein pied dans une discussion qui aura probablement lieu le 19 décembre, relevons qu'il s'agit, à travers les circuits du commerce équitable par exemple, de garantir un "juste prix" aux petits producteurs des pays exportateurs de matières premières. Or, ce "juste prix" laisse intacts les mécanismes de dépendance économique et de dégradation environnementales propres aux échanges marchands eux-mêmes (3).

Ainsi, les petit-e-s paysan-ne-s regroupé-e-s dans une coopérative soutenue par le réseau Max Havelaar sont invité-e-s à vendre le fruit de leur travail, à le fournir sur un marché, plutôt qu'à se consacrer à des cultures vivrières qui pourraient leur assurer une autonomie alimentaire; ces produits sont généralement destinés à satisfaire les goûts des consommateurs/rices occidentaux/ales et prolongent de ce fait la "légitimité" de monocultures massives vouées à l'exportation (cacao, café, bananes, ananas etc.) dont les
dégâts sur la biodiversité des pays producteurs sont énormes; les produits dits équitables parcourent des
milliers de kilomètres en bateau et en camion, et contribuent par là à l'aggravation de phénomènes comme le
changement climatique, lui-même à l'origine de déplacements de populations et de morts en grand nombre
(440.000 au cours des années 90) (4)...

Les initiatives de groupes d’achat communs (une dizaine à Liège et Bruxelles, notamment) tentent de répondre
pratiquement à ces conséquences désastreuses du commerce mondialisé. Ces coopératives d’achat et de distribution d’aliments (légumes, pains, fromages...) opèrent une relocalisation des échanges, en misant sur des produits indigènes (légumes du terroir...), de saison, achetés par des comités de voisin-e-s auprès de maraîcher-e-s ou de transformateurs/rices locaux/ales selon un principe de circuit court.

Deuxième logique inhérente au développement : à tout le moins, une intervention de l’extérieur qui a pour
conséquence (même si ce n’en est pas le but) de déclencher ou de renforcer la substitution d’un système
de valeurs et de pratiques à un autre.

N’en prenons qu’un exemple : aujourd’hui encore, quand nous entendons parler de “ médecins ” ou de “ psychothérapie ”, beaucoup d’entre-nous pensent études universitaires et hôpitaux… alors que, à l’échelle planétaire, les soins les plus nombreux - parce que les plus efficaces - sont prodigués en dehors des dispensaires et des cabinets aseptisés, par des sorcier-e-s et des guérisseurs/euses traditionnel-le-s (les fkhis, les karamokos, les moris etc.). Et la façon dont les atteintes mentales ou les maux physiques sont lus dans les sociétés non occidentales ou même encore parfois dans les campagnes des sociétés européennes renvoie non à une maladie "interne" à celui ou celle qui souffre mais à un désordre issu du monde, de
l'extérieur, et qui lie le patient ou la patiente à sa communauté5. Dans ces conditions, que peut bien signifier
un projet de développement en matière médicale ou de prise en charge des troubles mentaux conçu dans nos
pays pour une intervention au Bénin ? N’est-elle pas vouée à reproduire ailleurs la prétention universelle et les
échecs des procédés thérapeutiques occidentaux ?

Bien souvent, promotion du développement économique et colonisation des imaginaires locaux se conjuguent.
On a alors à faire, en guise de “ métissage ”, à un mouvement d’appauvrissement de la bio- et de la sociodiversité des régions qui bénéficient de ce développement…

Rendez-vous ce 19 décembre, pour réfléchir ensemble aux formes innovantes que pourra prendre l’après-développement
!

Laurent Jacob

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"Relations Nord-Sud :
Défaire le développement, refaire le monde".
Conférence-débat (+ repas) ce vendredi 19 décembre 2003 19h30 à la Maison de la Paix, 35 rue Van Elewijck, 1050 Bruxelles (près de la place Flagey)

Le débat sera précédé de la projection d'un film sur le Forum Social de Porto Alegre, et prolongé par un repas indigène (aliments régionaux et bio, provenant d'un Groupe d'Achats Communs).

Pour traiter des impasses du développement et des alternatives possibles, le groupe Nord/Sud du SCI (Service Civil International) a invité ce 19 décembre :

– Bernadette de Villartay, membre de l'association française La Ligne d'horizon – Les amis de François Partant.

L'association la Ligne d'Horizon - les Amis de François Partant est un groupe de réflexion, dont l'objectif est de diffuser les analyses de François Partant sur la question
des politiques de développement dans les pays dits "du Tiers Monde" et dans les nôtres.

François Partant (1926-1989), a d'abord travaillé comme banquier du développement auprès d'institutions internationales avant de s'apercevoir, en 1968, du caractère
catastrophique des politiques menées au nom du développement. Il a ensuite tenté (au Congo, au Yémen...) de convaincre les dirigeants de refuser le modèle économique
imposé par l'Occident. Parmi ses ouvrages : Que la crise s'aggrave (1978) et La Fin du développement (1983).

– Emilie Hennot, responsable à l'ULB d'un groupe d'achats communs (GAC) de produits alimentaires.

Les initiatives de groupes d’achat communs (une dizaine à Liège et Bruxelles, notamment) tentent de répondre pratiquement aux conséquences désastreuses du commerce mondialisé. Ces coopératives d’achat et de distribution d’aliments (légumes, pains, fromages...) opèrent une relocalisation des échanges, en misant sur des produits
indigènes (légumes du terroir...), de saison, achetés par des groupes de voisin-e-s auprès de maraîcher-e-s ou de transformateurs/rices locaux/ales selon un principe de
circuit court.

Une liste partielle de ces GACs est disponible sur :
http://lists.collectifs.net/pipermail/intercage/2003-February/000772.html

Deux ressources incontournables en vue du débat du 19 décembre :
- le site web sur lequel La Ligne d'horizon publie ses textes : http://www.apresdeveloppement. org/
- le numéro spécial de la revue L'Ecologiste consacré au développement (n°6, hiver 2001)- http://www.ecologiste.org

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(1) entre autres : Ivan Illich, Libérer l'Avenir, Seuil, 1971; La Convivialité, Seuil, 1973
(2) Un indicateur forgé dans les années 30 par le Prix Nobel Simon Kuznets, pour appuyer la course des gouvernements dans le sens de la... croissance économique. Pour une illustration rapide de la
dangerosité de ce concept, voir le texte "Sommes-nous déjà en décroissance ?" -
http://www.manicore.com/documentation/serre/decroissance.html
(3) Voir par exemple : Bruno Clémentin et Vincent Cheynet, 10 objections majeures au “ commerce équitable ” - http://www.ecolo.asso.fr/textes.htm
(4) L'état de la planète 2002 in L'Ecologiste n°8, octobre 2002, p. 26
(5) Voir les ouvrages de Tobie Nathan, dont : Tobie Nathan et Isabelle Stengers, Médecins et sorciers, Les Empêcheurs de penser en rond, 1995.